Les actualités

[CD] Milhaud - Stravinski

Parution du troisième album chez NoMadMusic de l'Orchestre national d'Île-de-France sous la direction de son directeur musical et chef principal Enrique Mazzola.
 

CD milhaud Stravinski
«L’Orchestre national d'Île-de-France nous invite à la danse avec un troisième opus dédié aux musiques de ballet créées à l’Opéra de Paris.
Rareté tombée dans l’oubli, La Bien aimée est un petit bijou de collage, Milhaud ayant juxtaposé des partitions de Schubert et Liszt, arrangées pour pianola et orchestre. Chef d’œuvre incontournable, l’Oiseau de Feu d’Igor Stravinski nous embarque dans l’univers enchanteur des contes russes, sous la baguette exaltée d’Enrique Mazzola.»
 
Direction Enrique Mazzola
Pianola Rex Lawson
 
DARIUS MILHAUD La Bien Aimée
IGOR STRAVINSKI L'Oiseau de Feu
 

DISPONIBLE CHEZ NOMADMUSIC À PARTIR DU 25 MAI 2018
 

 
ENTRETIEN AVEC REX LAWSON
Rex Lawson
À l'occasion de la sortie du CD, nous publions à nouveau l'entretien de la musicologue Corinne Schneider avec le pianoliste Rex Lawson.
Corinne Schneider avait rencontré Rex Lawson lors de notre concert Le Sacre du printemps. Ce dernier a retrouvé les partitions de La Bien-Aimée de Milhaud, œuvre enregistrée sur cet album.

 

Comment décririez-vous le Pianola, cet instrument mécanique si particulier, et plus précisément le Pleyela (Pianola de la firme Pleyel) qui a été utilisé pour la création de La Bien-Aimée de Darius Milhaud en 1928 ?
 
- Le Pianola est en fin de compte un sujet très compliqué, en partie parce qu'il est victime d’un grand nombre de préjugés depuis de nombreuses décennies. Il s’agit d’un merveilleux instrument de musique qui gagne à être joué correctement, comme tout autre instrument. On pense malheureusement à tort que n’importe qui peut en jouer, sans aucune étude particulière préalable, parce qu’il s’agit d’un instrument mécanique ou semi-mécanique. Tout le monde pense que le Pianola joue seul, par lui-même, et cette idée fausse est d’autant plus répandue aujourd’hui que de nombreux propriétaires de Pianola postent sur internet des interprétations très mécaniques… Ce phénomène a contribué à alimenter l’ignorance et les préjugés envers l’instrument que j’aime.
Le fait que l'instrument original utilisé pour la création parisienne de La Bien-Aimée fut un Pleyela n’est pas si important. Différents facteurs s’étaient lancés dans la fabrication de pianos mécaniques dès la seconde moitié du XIXe siècle. Dans le premier quart du XXe siècle, le plus connu et le plus répandu grâce à ses nombreuses filiales était le Pianola créé par Edwin Scott Votey en 1895 à Detroit pour la compagnie AEolian. Conçu par Gustave Lyon, le Pleyela était quant à lui issu de la firme Pleyel. Les différences entre ces instruments étaient infimes. D’ailleurs Jacques Brillouin, le soliste qui créa La Bien-Aimée en 1928, avait utilisé un Pleyela à Paris et un Pianola à queue pour la représentation de l’œuvre à la Scala de Milan, sans doute parce que ce dernier était alors plus facile à trouver en Italie.
 
Pleyal - Pleyola
 

Avez-vous retrouvé les rouleaux originaux de cette partition qui n'a jamais été rejouée en France avec un Pianola depuis les années 1920-1930 ? Ces rouleaux étaient-ils utilisables ?
 
Affiche création Bien Aimée
- Je n’ai pas retrouvé les rouleaux originaux de La Bien-Aimée, mais j’ai retrouvé la partition d'orchestre et je suis en train de réaliser de nouveaux rouleaux pour pouvoir enfin rejouer cette œuvre. La partition a apparemment transité en Angleterre où elle a été cédée à un revendeur près de Tunbridge Wells, puis achetée par l'Université de Northwestern à Evanston (Illinois) dans les années 1970. J’ai retrouvé sa localisation aux États-Unis grâce à l'aide d'un ami bibliothécaire de New York, et je m’y suis rendu il y a environ quinze ans. La partition a attentivement été photographié et deux copies ont été effectuées, une pour moi et l'autre pour les éditions Universal qui sont les éditeurs d’origine et qui n’avaient jusqu’alors plus aucune trace de l’œuvre. Toute notre reconnaissance et nos remerciements se dirigent donc vers l’Université de Northwestern sans laquelle cette reconstitution et ces concerts ne seraient donc pas imaginables.
Les rouleaux originaux ont été fabriqués par Jacques Brillouin, qui fut pendant un certain temps l'un des principaux éditeurs de rouleaux de la firme Pleyel, et qui fut également, on le sait moins, l’acousticien de la Salle Pleyel d'origine (bien que la conception globale de la salle soit venue de Gustave Lyon).
Il est possible que les rouleaux originaux de La Bien-Aimée soient aujourd’hui conservés à la Bibliothèque nationale de France, mais mes recherches n’ont pas encore abouti dans l’exploration de ce fonds. En effet, la collection de 650 rouleaux n’est pas encore cataloguée en ligne et il faut mener des recherches sur place auprès des conservateurs. J’étais à Paris en 1981, lorsque la veuve de Jacques Brillouin a mis en vente les rouleaux de son défunt mari. J'aurais voulu les acheter, mais j'étais un jeune Anglais et elle a préféré les céder à un collectionneur français, bien plus âgé que moi, qui ne les a par la suite jamais utilisés en concert public. Que sont devenus ces rouleaux après la mort de ce collectionneur ? Je l’ignore. Ont-il été déposés à la Bibliothèque nationale de France ou revendus ? J’ai perdu leur trace depuis environ vingt-cinq ans.
 

Sur quel type d'instrument allez-vous jouer les nouveaux rouleaux que vous avez spécifiquement préparés pour les exécutions de La Bien-Aimée avec l’Orchestre national d’Île-de-France ?
 
- Pour les concerts avec l’Orchestre national d’Île-de-France, j’ai choisi d’utiliser un Pianola AEolian amovible qui se positionne devant un piano de concert normal. Les 88 « doigts » du Pianola qui enfoncent les touches du piano de concert sont recouverts de feutre. Cet instrument a été conçu aux États-Unis dans les années 1895 et celui que je possède date des années 1910. Il s’agit d’un instrument pneumatique et par le jeu des pédales (qui envoient de l’air), je décide de la dynamique ; grâce à deux petits leviers que j’actionne avec mes mains, juste au-dessus du rouleau qui défile, je peux agir à la fois sur le tempo et le phrasé. Sur le rouleau en papier, chaque note correspond à un trou et ces mêmes trous sont « encodés » sur une « flûte de Pan en laiton » : s’ils correspondent, l’air passe alors par le tube pneumatique et cela actionne les « doigts » positionnés au-dessus de l’habituel clavier du piano sur les touches correspondantes.
Pour cette série de concerts franciliens, je vais jouer sur un instrument Pianola AEolian qui m’appartient. Je prévois en fait d’en apporter deux, on ne sait jamais : ce sont des instruments très fragiles et au cas où il se produirait des disfonctionnements ou des déréglages à cause du voyage ou du transport, il faut un deuxième instrument, par sécurité. Je vais donc me rendre à Paris une semaine avant les répétitions avec une camionnette de location. L’Orchestre national d’Île-de-France assurera le transport de mon instrument principal pendant toute la semaine de concerts, d’une salle à l’autre, et moi, par sécurité j’aurai dans ma voiture le deuxième instrument.
 


 

Quelle préparation particulière a nécessité cette série de concerts ?
 
- Jouer aujourd’hui La Bien-Aimée de Darius Milhaud en concert avec un Pianola a impliqué la fabrication spécifique de nouveaux rouleaux à partir de la partition retrouvée, ainsi qu’un travail de proximité avec Enrique Mazzola concernant l’établissement d’une partition de concert à partir de la partition de ballet, qui nécessitait de faire des choix judicieux, notamment en ce qui concerne l'ordre des mouvements.
En effet, le but est bien de donner à entendre le ballet d’origine, mais sous une forme convenable au concert. À l’origine, dans la version prévue par Milhaud pour le ballet, l'orchestre et le Pianola étaient dans la fosse d'orchestre… ce qui est tout l’inverse dans notre version de concert.
La partition écrite par Milhaud pour le Pianola correspond bien sûr à la dramaturgie du ballet et le compositeur a pris soin de ne pas le faire intervenir dans tous les mouvements, afin que l’interprète puisse avoir le temps de changer les rouleaux ; le Pianola joue ainsi uniquement dans trois pièces sur huit au total. Enrique Mazzola m'a demandé d'ajouter une partie de Pianola au dernier mouvement qui est basé sur le Grand Galop Chromatique de Franz Liszt. Il aurait en effet été stupide d’inviter sur scène un pianiste soliste pour rester sans jouer dans le dernier mouvement de l’œuvre... Milhaud avait retiré certains passages lisztiens de très grande difficulté pianistique que j’ai donc pu réintroduire dans la partition pour Pianola ; nous avons également laissé la place à une courte cadence qui n’existait pas dans la partition de Milhaud.
 

Comment se passent les répétitions, depuis votre Pianola ?
 
- Je dois répéter avec l’orchestre, comme tout autre musicien ! Je dois suivre le chef d'orchestre, comme tout autre soliste. Il y a toujours une forme de coopération entre le chef d'orchestre et le soliste, comme en musique de chambre que je pratique également avec mes Pianolas. Il me faut avoir un contrôle précis et constant de la vitesse de déroulement du rouleau musical, en fonction des exigences du chef d’orchestre, tout en agissant de manière expressive, comme tout soliste, avec mes propres rubati et nuances. Je crée la dynamique de la musique avec mes pieds, et le mécanisme du Pianola permet une très large palette de progression dynamique avec des accents, des crescendi, des diminuendi et ainsi de suite. Je dispose également de la pédale sostenuto : il ne s’agit pas de la pédale du pianiste, mais d’un levier manuel. Pendant les répétitions, je suis donc dans la même position expressive que tout autre soliste.
 


 

Quelles autres « recréations » ou « reconstitutions » de la même époque avez-vous effectuées pour Pianola ?
 
- Je joue du Pianola depuis environ quarante-cinq ans et j’ai participé à plus d’une centaine de concerts internationaux. Deux concertos ont été composés à mon intention ainsi qu’une cantate pour chœur et Pianola commandée par la BBC (Airplane Cantata de Gabriel Jackson en 2009) ; je joue également des concertos pour piano dont j’ai réalisé les rouleaux pour Pianola (comme par exemple le Concerto n° 3 de Rachmaninov avec l’Orchestre Philharmonique de Bruxelles) et j’ai bien entendu joué dans une multitude de productions d’œuvres du début du XXe siècle dont la musique de Pianola est perdue et dont j’ai reconstitué les rouleaux.
J’ai joué pour la première fois à Paris en 1981, à la Maison de la Radio, sous la direction de Pierre Boulez : nous avions restitué une des versions des Noces de Stravinsky, celle qui prévoyait l’utilisation d’instruments mécaniques (1919). On sait combien Stravinsky a travaillé à l’instrumentation de ce ballet qui trouva finalement sa forme définitive en 1923 avec quatre pianos, percussions et voix. J'ai également joué à Paris au Festival du Marais, au Festival Chopin (le jour exact du 75e anniversaire du Sacre du Printemps, en 1988, dans un concert transmis en direct sur France-Musique) et plus récemment dans la salle de l’Amphithéâtre du Musée de la musique à la Philharmonie de Paris avec l’ensemble de musique contemporaine belge Ictus.
 
Entretien avec Rex Lawson réalisé par Corinne Schneider, mars 2016
 

 

 

 

 

 

 

Partager sur Facebook Partager sur Twitter Partager sur LinkedIn Partager sur GooglePlus Partager avec Add-This