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Zerballodu : conversation à bâtons rompus avec Alexandre Lévy et Gérard Poli

Zerballodu, fable écologique, comédie musicale électroacoustique créée par Alexandre Lévy et Gérard Poli, sera jouée pour la première fois en juin 2019 à la Philharmonie de Paris
 
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Alexandre Lévy : Je collabore avec l’Orchestre national d’Île-de-France depuis plusieurs années, en tant que pianiste, chef de chant et aussi en tant que compositeur. Il y a deux ans, j’ai écrit Batoucanfare (2017), une œuvre pour ensemble incluant une dizaine d’instruments spécifiquement construits pour l’occasion.
La réalisation de cette pièce participative faisait intervenir des élèves du conservatoire municipal du XXe arrondissement de Paris aux côtés de musiciens de l’orchestre. Ce qui me plait particulièrement dans les projets « Chantons et jouons avec… », pour en avoir déjà accompagné quelques-uns, c’est le travail collectif réalisé sur le long terme, tout au long de l’année.
 
Gérard Poli : En ce qui me concerne, Zerballodu est ma première grande rencontre avec l’orchestre. Je viens du milieu de la chanson
à texte avec une musique aux couleurs rock, voire jazz. J’écris mes propres textes et je les interprète sous le nom de Monsieur Poli.
J’ai bien sûr déjà joué avec plusieurs musiciens (guitare, piano, contrebasse, marimba, violon, harpe…).
Je joue un peu de guitare, mais je suis vraiment venu à la musique par le chant et par le texte.
C’est par le biais d’amis communs évoluant dans le milieu de la musique classique que j’ai rencontré Alexandre qui a par la suite mis en musique et/ou orchestré plusieurs de mes chansons.
 
A.L. : L’origine de Zerballodu remonte à une dizaine d’années : c’est en 2007 que nous avons travaillé Gérard et moi à ce projet qui a fini par trouver une forme, mais qui dormait dans un tiroir depuis
tout ce temps. Nous l’avons repris à la demande de l’Orchestre national d’Île-de-France. À cette occasion, j’ai remis la partition sur la table de travail pour l’adapter au grand orchestre. Si le texte d’origine
de Gérard n’a pas été retouché, j’ai complètement repensé la partie vocale ainsi que la partie électroacoustique.
 
G.P. : Nous nous sommes vraiment beaucoup amusés avec Zerballodu. Nous avons élaboré le texte
et la musique à quatre mains : le tout s’est vraiment fait à deux, dans une sorte de jeu !
Le travail de l’un stimulant le travail de l’autre, avec beaucoup d’aller-et-retour pendant plusieurs mois avant que le projet ne trouve finalement sa dramaturgie. Ce qui nous a immédiatement réuni, c’est que nous questionnons tous les deux la matière : celle des mots et de la langue, et bien sûr celle des sons.
 
AL : Dans le travail de Gérard, il y a une sorte de rapport sensible à la langue ; c’est presque une écriture sonore, très concrète.
 
G.P.: Ce que je recherche avant tout dans l’écriture, c’est un accès simple à l’écoute afin que le public puisse s’emparer immédiatement de ce que je dis. Mais dans ce trajet direct, en ligne droite, je cherche aussi à surprendre. J’aime parler avant toute chose des émotions humaines, avec une pointe d’humour, mais aussi de la gravité. Je pars le plus souvent d’expériences personnelles et j’essaie de chercher au fond de moi-même l’expression la plus juste de mes émotions en espérant que cette formulation puisse réussir à résonner chez les autres… C’est pour cette raison que je recherche la collaboration avec les musiciens : j’aime être surpris par l’appropriation de l’autre. J’aime le travail collectif car cela m’amène ailleurs,
en des terres inconnues où je ne serai pas allé par moi-même.
 
A.L. : Zerballodu se présente comme une fable. Une fable écologique. Il y a un message que l’on peut saisir au passage, mais pas de didactisme ! C’est une fable dans laquelle on joue beaucoup !
Et c’est ce que nous voulions dès le départ de ce projet, car nous l’avons imaginé pour des chœurs d’adolescents.
Il y a indéniablement dans le travail de Gérard une dimension ludique et facétieuse : il joue avec les mots et avec la langue, moi avec les sons. Et les adolescents jouent eux aussi avec les mots, avec le verlan,
ils inventent même tout un vocabulaire et le plus souvent c’est très drôle !
 
G.P. : Dans mon travail avec les mots, une sorte de métrique s’installe, la conception est le plus souvent mentale et se fait dans un état d’attention flottante, en marchant ou en conduisant par exemple.
Les mots se bousculent ainsi, un peu malgré moi, dans ma tête, et si l’idée est suffisamment bonne alors je la retiens et je la fixe. Mais mon travail est d’abord intérieur. Ce n’est pas la forme visuelle des mots qui m’intéresse, c’est leur sonorité, l’association d’idées et de sensations. Le but étant la restitution d’une certaine globalité sensorielle. Chez moi, le papier n’est absolument pas l’endroit où cette prise de conscience se passe ; il est juste là pour la fixation du résultat.
 
A.L. : Pour qu’ils puissent s’emparer de ces mots, il est nécessaire que les adolescents se sentent concernés par l’œuvre qui est écrite pour eux. Par le sujet, mais aussi par la nature du texte, sa forme, son allure et par la musique bien sûr. C’est dans le texte et dans la partition qu’ils trouvent le sens émotionnel de ce qu’ils doivent transmettre. Pour la mise en musique, j’ai travaillé du côté de la comédie musicale, avec des vraies chansons à chanter, des lignes mélodiques, des refrains, des couplets,
mais pas uniquement… Cette forme attendue se trouve bousculée par les sonorités bruiteuses
et l’électronique.
La musique de Zerballodu est instrumentale, vocale et électroacoustique avec une dimension bruiteuse très prononcée.
 
G.P. : Il y a très peu de passages parlés dans l’œuvre ; tout est chanté ou bruité, la musique est au premier plan. Le seul passage réellement parlé est un jeu sur les mots, il pousse la langue presque jusqu’à l’absurdité. Et cette « joute » verbale est presque musicale d’une certaine façon.
 
A.L. : Zerballodu parle d’une forêt, une forêt vivante, chaque arbre de cette forêt étant un enfant sur scène. Ils sont donc à la fois des enfants et des végétaux : quand ils chantent, ce sont des enfants, quand ils sont en état de végétaux, ils émettent des sons et des bruits. On peut aussi y voir une métaphore
de la puberté. Il s’agit de leur propre transformation figurée par la transformation des sons. Dans cette œuvre, le chœur n’est donc pas un artifice : chaque enfant en tant qu’individu tient sa place, comme chaque arbre tient sa place au sein de la forêt. Les 250 jeunes chantent sur scène 40 à 45 minutes :
ils sont donc très sollicités ! Bien sûr j’ai observé dans le traitement vocal un certain nombre d’exigences musicales liées à leur âge (les tessitures, la diction, le rythme et la question de la mue). Nous voulions absolument intégrer les lycéens et pour cela nous avons imaginé dans la dramaturgie un chœur adéquat qui nécessite l’utilisation des voix graves.
 
G.P. : Zerballodu parle de différents règnes : celui des humains et celui des végétaux.
Toute la dramaturgie repose sur cette dialectique. En plus du chœur des Arbres, du chœurs des Casques (voix graves), il y a deux solistes adultes : le Chamane (baryton-basse) et l’Institutrice (soprano).
Et à chaque fois que l’Institutrice parle aux enfants du patrimoine végétal, Alexandre renvoie dans
la musique orchestrale au patrimoine musical, avec un jeu de citations, un « objet trouvé » issu
du répertoire (comme un accord ravélien par exemple…). Il s’est amusé avec les sons et les références autant que je me suis amusé avec les mots !
 
A.L. : J’ai attribué un rôle dramaturgique différent à l’orchestre, au chœur et à l’électroacoustique. L’espace poétique de la forêt est musicalement figuré par la multitude sonore, réalisé grâce
à l’électroacoustique. Ces dernières années, j’ai beaucoup travaillé en Asie et j’ai pu effectuer
de nombreuses captations sonores en forêt tropicale. Je travaille ensuite sur la multitude de l’état de ces sons. J’ai par exemple enregistré des insectes dans des lieux et à des moments de la journée qui offraient beaucoup de variété, avec des timbres très proches et très lointains, avec des plans sonores différents.
À Taïwan par exemple, dans une jungle à côté de Taipei, j’ai capté des insectes tellement bruyants qu’on pourrait croire à des bruits de moteurs lorsqu’on les écoute en ignorant l’origine de la source sonore !
Et jouer sur cette confusion m’intéresse : j’ai recherché cette ambivalence entre les sonorités produites par la nature et celles qui proviennent des humains. C’est de cette manière que j’ai créé un espace sonore multiple pour l’espace de la forêt. Lorsque le chœur est au premier plan, un nouvel espace dramaturgique se dessine alors et c’est le texte qui est mis en avant. J’ai travaillé l’écriture musicale du chœur à partir
de l’unisson qui peu à peu se dédouble et fait apparaître d’autres voix possibles (un arbre peut en cacher un autre !). L’orchestre, constamment présent dans l’œuvre, représente quant à lui l’espace émotionnel des personnages : il est à la fois le passé, le présent et le futur. Si certains passages de la partition sont des moments de musique pure, ils se justifient bien sûr à chaque fois dans la dramaturgie.
 
G.P. : Je suis d’origine corse mais je suis né en Guyane française où je ne suis jamais retourné depuis mon enfance. Adulte, je suis allé au Brésil, mais jamais en Guyane. L’Amazonie m’a toujours attiré.
J’ai toujours eu une attention particulière pour cet endroit du monde, le poumon de notre planète.
Pour moi le monde végétal reste le grand mystère de notre existence : ce n’est pas l’extraterrestre,
mais l’intraterrestre ! Il existe une intelligence végétale qui est là, qui fait par exemple que les arbres communiquent entre eux… Songez au blob, cet organisme primitif, apparu il y a un milliard d’années,
ni animal, ni végétal, qui se déplace, qui peut doubler de taille chaque jour, et qui peut corriger
sa trajectoire en fonction de ce qu’il rencontre sur sa route ! Plus le temps passe, plus je pense que l’arbre a une place qui reste encore à découvrir sur notre planète. L’arbre est notre ressource première, c’est lui qui tient notre terre !
 

Propos recueillis par Corinne Schneider. Juin 2018.
 
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Photos
Olivier Tallec / Agence Belleville

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