#ENTRETIEN AVEC CASE SCAGLIONE

Directeur musical et chef principal de l'Orchestre national d'Île-de-France

Propos recueillis par Corinne Schneider, septembre 2020




  • COMMENT ALLEZ-VOUS, et comment avez-vous vécu ici à la tête de l’Orchestre national d’Île-de-France cette crise mondiale due à la pandémie du Coronavirus ?

Ce qui s’est passé au printemps 2020 a été très brutal pour nous tous : j’étais avec les musiciens, en train de répéter et puis tout s’est arrêté, c’était terminé. Comme toute la population, nous avons vécu à l’orchestre un véritable choc collectif. Mais cet arrêt nous a permis de prendre conscience de l’interdépendance qui existe chez chacun d’entre nous, entre nos sentiments, nos émotions et notre activité. Lorsque nous avons tous arrêté de faire ce qui nous tient tant à cœur, c’est comme si nous avions soudainement fait vœu de silence, dans un ermitage. Cette situation inouïe a été l’occasion pour beaucoup de penser au sens que pouvait tenir leur activité dans leur vie.


Personnellement, cette période n’a fait que renforcer l’importance que revêt la musique dans ma vie autant que l’élément vital qu’elle constitue pour nous tous. Quand la musique s’est tue, j’ai compris à quel point elle était précieuse. Avoir éprouvé tous ensemble ce silence et vécu l’arrêt total des concerts nous a montré combien notre activité est spéciale et ce qu’elle apporte au public. Cette énergie collective unique qui circule entre les musiciens et les auditeurs, c’est un autre type de contagion !



  • APRÈS CETTE PÉRIODE DE DÉCONFINEMENT, vous avez donc repris le plus vite possible les répétitions et les concerts ?

Oui, c’était une nécessité vitale, mais pour réaliser de nouveaux rendez-vous avec la musique, il fallait bien prendre garde à ne pas mettre les musiciens et le public en danger ! Toute l’équipe a fait preuve

d’imagination, d’énergie et surtout d’une flexibilité hors pair pour organiser aux mois de juin et juillet cette série de concerts filmés et rendus accessibles à tous grâce au site internet de l’orchestre.

De nombreux orchestres de par le monde n’ont pas pu se relever en traversant cette crise et ne sont toujours pas à même de pouvoir reprendre cet automne… Les activités habituelles de l’Orchestre national d’Île-de-France ont toujours été très flexibles, car les musiciens autant que l’équipe administrative se déplacent dans toute la région et à Paris en s’adaptant à des salles, des formats de concerts et des publics différents.

En fait, la flexibilité de cet orchestre est dans son ADN : tout le monde ici est en constante ébullition et en même temps très souple. Cette combinaison constitue l’atout majeur de l’orchestre et la période difficile que nous traversons ne fait que l’accentuer davantage. En nous engageant dans cette nouvelle saison, je pense que la situation sanitaire que nous traversons nous engage à appréhender nos projets avec une énergie nouvelle et à apprécier différemment ce que nous faisons. Désormais, chaque projet revêt un caractère spécial et vraiment unique. Et j’imagine qu’il en sera de même pour les publics franciliens et parisiens. Je suis impatient de jouer pour eux et de les retrouver.



  • EN TERMES DE PROGRAMMATION MUSICALE, quelles ont été les difficultés à surmonter ? Est-ce que les aménagements matériels et techniques concernant la situation sanitaire ont eu une incidence sur le choix des œuvres musicales ?

En effet, une large partie de la programmation musicale a dû être repensée pour permettre une reprise cet automne et le bon déroulement de la saison 2020.21. Les aménagements sont liés aux effectifs instrumentaux requis pour interpréter telle ou telle œuvre (en respectant les distances sanitaires pour protéger les musiciens), aux déplacements des artistes internationaux invités (avec la prise en compte des frontières fermées et des périodes de mise en quarantaine à observer), ainsi qu’aux mesures d’accueil du public dans des lieux très différents. Nous avons par exemple décidé d’écourter les programmes, de jouer certains d’entre eux sans entracte, afin de limiter les déplacements des auditeurs au sein des espaces publics. C’est toute l’expérience du concert qui change, avec désormais de nouvelles dispositions pour chaque série et l’observation de nouveaux comportements d’écoute pour chacun d’entre nous.

Cette crise aura peut-être été bénéfique en termes de programmation en nous amenant à penser d’autres formats de concerts et en nous penchant

vers des œuvres moins fréquentées. Le répertoire est tellement riche ! Pour notre concert de rentrée, nous avons notamment joué Siegfried-Idyll de Richard Wagner pour les lycéens de Montaleau à Sucy-en-Brie (94) que nous ne programmons généralement pas dans les grandes soirées d’orchestre car il s’agit d’une œuvre à effectif réduit et d’une courte durée (une vingtaine de minutes). Mais qu’entend-on par trop courte ? Qu’est-ce que cela veut dire ? Il s’agit d’un chef-d’œuvre et nous avons passé un moment exceptionnel à jouer cette musique si rare. Mais quoi qu’il en soit, une programmation musicale ne se fait jamais dans l’absolu, sur le papier ; même dans des circonstances habituelles, les contingences techniques sont toujours très fortes et à prendre en compte.


Il y a toujours des sacrifices à faire et notre travail consiste justement à réduire le plus possible cette part de sacrifice ! Nous allons faire d’heureuses découvertes dans le répertoire que nous allons jouer cette saison.

«Pouvoir partager cette expérience avec les musiciens de l’Orchestre national d’Île-de-France et le public francilien, c’est extraordinaire .»




  • POUVEZ-VOUS PRÉSENTER les quatre concerts que vous dirigez lors de cette deuxième saison à la tête de l’Orchestre national d’Île-de-France ?

Le concert d’ouverture met à l’honneur un musicien d’exception : le corniste allemand Stefan Dohr (premier cor solo de l’Orchestre Philharmonique de Berlin) qui interprétera l’un des quatre concertos pour cor composés par Mozart. Nous avons fait connaissance à l’Orchestre Philharmonique de New York, lorsque j’étais chef assistant d’Alan Gilbert qui dirige fréquemment l’Orchestre Philharmonique de Berlin. Nous nous sommes ensuite retrouvés dans sa ville, à Berlin, et j’étais tellement heureux de pouvoir jouer avec un tel artiste : on peut le considérer actuellement comme le meilleur corniste soliste au monde. J’ai enregistré avec lui et les musiciens de l’Orchestre de chambre du Württemberg-Heilbronn les quatre concertos composés par Mozart pour son instrument.

Pouvoir partager à présent cette expérience avec les musiciens de l’Orchestre national d’Île-de-France et le public francilien, c’est extraordinaire : entendre jouer Stefan Dohr un concerto pour cor de Mozart, c’est comme avoir la possibilité de voir un grand acteur shakespearien jouer Hamlet ! Il s’agit d’une opportunité historique. Stefan Dohr a connu György Ligeti : il avait eu l’occasion de travailler avec lui à Hambourg. Associer ainsi à ce programme d’ouverture le Hamburgisches Konzert pour cor solo de Ligeti fait sens. György Ligeti est un compositeur dont j’aime beaucoup la musique. Je suis en train d’enregistrer en Allemagne toute sa musique concertante et nous commençons donc un travail également ici aussi avec l’orchestre. 2023 sera l’anniversaire de ce grand compositeur hongrois : il aurait eu cent ans !




  • POUR DON QUICHOTTE, votre deuxième concert au mois de janvier 2021, vous avez souhaité proposer une œuvre nouvelle et vous tourner vers la création.

L’une des premières décisions que j’ai prises en tant que directeur musical de l’Orchestre national d’Île-de-France est l’invitation de Guillaume Connesson comme compositeur en résidence.

Non pas parce qu’il s’agit d’un compositeur français et qu’il était bien pratique de le savoir sur place ici en région parisienne. Mais parce que j’adore sa musique. La musique de Guillaume Connesson est plutôt bien connue et jouée aux États-Unis. Je l’ai rencontré pour la première fois à Los Angeles ; c’était le chef français Stéphane Denève qui dirigeait l’Orchestre philharmonique et je l’assistais.


Connaissez-vous cette œuvre magnifique de Connesson : Une Lueur dans l’âge sombre (2005) extrait de sa Trilogie cosmique ? J’étais époustouflé par son orchestration qui sonnait comme une explosion d’étoiles en plein espace ! Son travail m’avait réellement impressionné et je rêvais de travailler avec lui. Et cette collaboration est donc à présent possible grâce à sa résidence à l’orchestre. Et pour partager l’affiche de Guillaume Connesson, de son amour de l’orchestre et de son talent d’orchestration,

nous avons pensé à Richard Strauss, évidemment pour cette virtuosité et ce brio du maniement de l’orchestre. J’ai hâte de cette rencontre !





  • VOUS POURSUIVEZ ÉGALEMENT VOS CYCLES Jean Sibelius et Gustav Mahler débutés lors de votre première saison.


Oui, nous avons abordé les œuvres si uniques de Jean Sibelius l’année dernière avec le Concerto pour violon associé aux Symphonies n° 5 et n° 7. Un programme extrêmement difficile et exigeant.


Ce n’est pas tant que ces œuvres soient difficiles à jouer, mais elles possèdent une langue et une expression tout à fait à part. Très peu de compositeurs ont ainsi réussi à développer un langage très personnel, inimitable, et c’est le cas de Sibelius. La difficulté pour les musiciens autant que pour le public lorsque nous allons à la rencontre de Sibelius est bien la compréhension musicale.


Nous continuons donc l’exploration, car elle est porteuse de superbes émotions et de découvertes.

Je suis certain que sa Deuxième Symphonie programmée cette année sera à présent plus accessible, car il y a eu cette première étape l’année dernière. J’ai donc hâte de poursuivre notre conversation avec Sibelius !

La Quatrième Symphonie de Gustav Mahler annulée l’année dernière sera reportée l’année prochaine.

Cette saison, nous poursuivons directement avec la Neuvième Symphonie. Pour tout orchestre, il s’agit d’un tour de force car c’est une œuvre imposante : elle occupe à elle seule l’ensemble du programme.

D’une certaine manière, cette œuvre constitue l’aboutissement de la musique romantique et du langage tonal en portant en elle tous les germes de la modernité. C’est un magnifique adieu et un hommage à toute une époque en même temps qu’une belle ouverture sur l’avenir. Cette symphonie est ainsi à cheval sur une ligne de fracture et fait chavirer le langage occidental. Mais sa dimension métaphysique est aussi très forte : cette musique est celle de l’adieu et de l’abandon… Il se trouve que je viens de perdre ma mère, décédée il y a quelques mois. Lorsqu’elle est partie, la seule chose que j’ai pu faire pour surmonter ma tristesse fut d’écouter la Neuvième Symphonie de Mahler. Nous espérons tous que la disparition d’un être cher puisse être un aussi bel abandon que cette musique composée par Gustav Mahler.

« Vous m’avez terriblement manqué, à moi, mais aussi à tous les musiciens de l’orchestre ! Nous voulons tous la même chose : jouer pour le public ! Avec l’orchestre et toute l’équipe, je peux donc vous dire ceci : nous serons toujours là, auprès de vous, pour jouer autant que possible ! »




  • LA PROGRAMMATION MUSICALE de votre deuxième saison est extrêmement variée et même très originale en ce qui concerne les instruments solistes mis au-devant de la scène : le cor, mais aussi le saxophone et l’accordéon !

Mais ce n’est pas si difficile, ni même si étonnant que cela au regard du répertoire qui est si riche! Le danger est de continuer à jouer inlassablement les mêmes concertos pour piano, violon ou violoncelle, alors qu’il existe des œuvres tout aussi importantes et excellentes pour chacun des instruments. Prenons le saxophone: il s’agit de l’un des instruments les plus répandus et les plus populaires. Certes c’est un instrument récent (inventé au XIXe siècle) et son répertoire est moins étendu que celui du violon, mais le XXe siècle regorge d’œuvres originales pour cet instrument. La saxophoniste australienne Amy Dickson est étonnante : elle a réalisé elle-même une transcription du Concerto pour violon de Philip Glass.

Pour interpréter cette partition virtuose avec son instrument elle est obligée d’adopter une technique spéciale, celle de la respiratoire circulaire qui lui permet de jouer sans interrompre le souffle ! Il faut se déplacer pour entendre cela, je vous assure que c’est à couper le souffle, comme du rock n’roll !



Et puis, l’accordéon sera également à l’honneur. C’est un instrument roi dans plusieurs pays du monde, et en France il a son registre qu’on associe évidemment à Paris ou aux bords de Marne. L’accordéoniste lettonne Ksenija Sidorova viendra présenter au public francilien Prophecy, une très belle œuvre concertante du compositeur estonien Erkki Sven Tüür. Je n’en dis pas plus, il faut venir découvrir !




  • ET POUR NOËL, vous invitez le public à New York avec la musique de Leroy Anderson, le compositeur de la fameuse musique pour machine à écrire immortalisée par Jerry Lewis dans le film Who’s Minding the Store (1963).

Cette musique pour machine à écrire et grand orchestre de Leroy Anderson est hilarante et pleine d’esprit ! C’est grâce à ce petit chef-d’œuvre qu’il a été connu dans le monde entier. La musique de Leroy Anderson est aux États-Unis indissociable des fêtes de fin d’année. Ses partitions sont pétillantes comme des bulles de champagne.


Et ce programme américain sera dirigé par l’une des plus grandes cheffes d’orchestre américaines : Karin Hendrickson, qui était l’assistante de Marin Alsop à l’Orchestre symphonique de Baltimore. Nous avons fait une partie de nos études ensemble et sa carrière est aujourd’hui internationale.

C’est un beau cadeau de Noël de pouvoir l’entendre en France. Tous les chefs invités au cours de cette saison ont cette dimension internationale, c’est le cas du chef espagnol Pablo Gonzàlez qui présentera Ivan le Terrible de Prokofiev ou encore de Roberto Gonzàlez-Monjas, le violoniste espagnol qui a étudié à Salzbourg, puis à Londres avant d’être aujourd’hui en Suède : il ne faudra pas manquer son concert, car il dirige depuis son violon.



  • QU'AVEZ-VOUS ENVIE de dire au public francilien et parisien pour ouvrir la saison ?

« Vous m’avez terriblement manqué, à moi, mais aussi à tous les musiciens de l’orchestre ! »

Cette année, encore plus que l’année dernière, nous allons être ravis de vous retrouver, après cette période inouïe de fermeture et de confinement que nous avons vécue !


Je souhaite aussi ajouter autre chose de tout à fait personnel. L’Orchestre national d’Île-de-France a été pour moi un grand soutien pendant cette crise. J’ai travaillé en de nombreux endroits dans le monde et je dois dire que c’est un véritable bonheur d’avoir eu le sentiment de trouver ici une famille.

Malgré l’étrangeté de la situation, nous avons pu nous réunir et parvenir à trouver des solutions. Nous voulons tous la même chose : jouer pour le public ! Avec l’orchestre et toute l’équipe, je peux donc vous dire ceci : « nous serons toujours là, auprès de vous, pour jouer autant que possible ! »

Venez...

Découvrez notre directeur musical et chef principal Case Scaglione lors de nos concerts :


VOYAGE D'AUTOMNE

Du 10 au 15 octobre en Île-de-France

Mardi 13 octobre à la Philharmonie de Paris [Réserver]


DON QUICHOTTE

Du 23 au 28 janvier en Île-de-France

Vendredi 26 janvier à la Philharmonie de Paris [Réserver]


LE FEU SOUS LA GLACE

Du 19 au 28 mars en Île-de-France

Vendredi 26 mars à la Philharmonie de Paris [Réserver]


MAHLER 9

Du 21 au 23 mai en Île-de-France

Vendredi 21 mai à la Philharmonie de Paris [Réserver]


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 Rouge - Direction Case Scaglione - Violon Nathan Meltzer 
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