#ENTRETIEN (FICTIF) AVEC STRAVINSKI

À l'occasion du concert Apollon Musagète dirigé par Christian Reif, la musicologue Corinne Schneider est partie à la rencontre du compositeur Igor Stravinski.


Ce concert a été capté à l'Orchestre national d'Île-de-France et diffusé le samedi 27 mars. Retrouvez-le sur ONDIF live.

Entretien fictif de Corinne Schneider avec Igor Stravinski au sujet d’Apollon Musagète


MARS 2021 : la pandémie du coronavirus continue de faire des ravages un peu partout dans le monde ; plusieurs pays entament ou achèvent un troisième confinement ; voyager reste une entreprise périlleuse ; j’apprends par l’indiscrétion de l’hôtesse d’accueil d’un grand hôtel parisien qu’Igor Stravinski se trouve confiné en « septaine » dans l’établissement où elle travaille ; je réussis à m’immiscer au sein du personnel dédié au room-service afin de livrer chaque matin au compositeur son petit-déjeuner au pied de sa porte de chambre.


Voilà l’occasion de m’entretenir avec le maestro au sujet d’Apollon Musagète que les musiciens de l’Orchestre national d’Ile-de-France interprètent dans quelques jours ; trois services auront suffi à recueillir les propos qui suivent, juste à temps avant que ne commencent les répétitions masquées.

Corinne Schneider : Dans quelles circonstances avez-vous composé la musique d’Apollon Musagète ?


Igor Stravinski : Imaginez un instant qu’on vous demande par câble, d’Amérique, de composer une œuvre musicale (ballet ou pantomime) pour être jouée devant un public restreint très choisi – le petit cercle de la Maison Blanche, par exemple – et que vous soyez vous-même désireux de faire plaisir aux Américains. Mettez-vous à ma place. J’ai répondu : “D’accord !” Croyez bien qu’il n’y a là de ma part aucune cession d’exclusivité. La bibliothèque du Congrès de Washington me propose de lui écrire une partition qui sera jouée dans une salle de trois à quatre cents places. Elle veut se réserver la première représentation mondiale, je lui fais bien volontiers ce plaisir en lui cédant le manuscrit qu’elle m’a également demandé. Rien d’inconvenant à cela, je l’espère ? (1)


Corinne Schneider : En aucun cas. Où est le problème ?


Igor Stravinski : Ceci pour répondre à certaines insinuations qui voudraient me faire passer pour un musicien travaillant pour “le plus offrant”. (1)


Corinne Schneider : Croyez bien que ma question était des plus innocentes ! Passons au sujet d’Apollon Musagète : de quoi s’agit-il ?


Igor Stravinski : L’œuvre est réglée par Adolphe Bolm, l’ex-danseur du Théâtre impérial russe. C’est un ballet, ou plutôt un thème chorégraphique (il n’y a pas à proprement parler de sujet, d’intrigue) composé pour un sextuor à cordes : deux violons, un alto, deux violoncelles, une contrebasse, et qu’on peut doubler ou tripler selon les besoins pour en éclairer l’intensité. J’ai eu envie d’appeler ça : Apollon le Musagète, c’est-à-dire le conducteur de Muses, le duce des Muses. On y voit la naissance d’Apollon issu de… enfin la femme illégitime de Zeus (une toquade), assistée par deux déesses. (1)



Corinne Schneider : Vous voulez parler de Latone, la maîtresse de Zeus ? Elle a donné naissance à Apollon, mais aussi à Artémis, devenue la déesse de la nature sauvage…


Igor Stravinski : De Latone, oui, excusez-moi – je suis très faible pour les noms. Les déesses reçoivent Apollon et l’accompagnent à l’Olympe où on lui présente le nectar et l’ambroisie. Second thème : l’Olympe et le jugement d’Apollon sur les trois Muses, de la poésie (Calliope), de la pantomime (Polymnie) et de la chorégraphie (Terpsichore). Vous voyez… un ballet-allégorie, conçu dans le genre classique. Un poème plastique peint musicalement, si j’ose dire. (1)


Corinne Schneider : Et suivant quelle technique avez-vous peint ce “poème plastique” ?


Igor Stravinski : J’y développe la force mélodique et soigne particulièrement la construction musicale. Je voudrais qu’il ne restât dans la mémoire auditive de mon public qu’une fresque pure à la manière de Poussin ! (1)



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Corinne Schneider : Avec Apollon Musagète vous êtes bien loin de l’inspiration russe du Sacre du Printemps ou de Petrouchka !


Igor Stravinski: C’est aux fruits qu’on juge l’arbre. Jugez donc l’arbre d’après ses fruits et ne vous en prenez pas aux racines. La fonction donne raison à l’organe, si surprenant que puisse paraître cet organe aux yeux de ceux qui ne sont pas accoutumés à le voir fonctionner. Le monde des snobs est encombré de gens qui, comme le personnage de Montesquieu, se demandent comment on peut être persan. Ils me font invinciblement penser à l’histoire du paysan qui, voyant pour la première fois un dromadaire dans un jardin zoologique, l’examine longuement, hoche la tête et déclare en s’en allant : « Ceci n’est pas vrai ». C’est donc par le libre jeu de ses fonctions que l’œuvre se révèle et se justifie. Nous sommes libres d’adhérer ou non à ce jeu, mais il n’appartient à personne de contester son existence. Juger, discuter, critiquer le principe de volonté spéculative qui est à l’origine de toute création est donc d’une inutilité manifeste. A l’état pur la musique est une libre spéculation, les créateurs de tous les temps ont toujours porté témoignage de ce concept. Pour moi, je ne vois aucune raison de ne pas essayer de faire comme eux. (2)

Corinne Schneider : Vous vous intéressez donc aux compositeurs qui vous ont précédé ?


Igor Stravinski : On m’a souvent accusé d’ignorer sciemment les vieux compositeurs. On est allé jusqu’à dire que leurs œuvres ne signifiaient rien pour moi. Est-il besoin de dire que ce n’est pas vrai ? Avant de discuter les anciens maîtres, on se doit de les connaître. Or, je connais assez bien leur musique. J’aime toute la bonne musique, aussi bien l’ancienne que la nouvelle, quoique j’aie, comme chacun, mes préférences. Dire qu’on n’aime pas telle ou telle œuvre d’un grand compositeur ne signifie point que toute la musique ancienne vous déplaît.

Les critiques ne doivent pas attendre de notre génération qu’elle use du même langage que nos grands-pères. Les méthodes d’expression sont, aujourd’hui, différentes. Nous avons l’haleine moins longue. Nous vivons en des temps de grands progrès scientifiques. Nous vivons plus vite. La télégraphie sans fil, l’aviation, le cinéma et les formes d’art nouvelles influences toutes nos manières de penser et de nous exprimer. Nous parlons d’une manière concise. Nous avons remisé les formes d’expression démodées aussi bien en art qu’en musique ou dans la vie générale.

Ceux qui n’entendent pas cette nouvelle forme d’art, ce nouveau langage, peuvent s’intituler champion des principes éternels, ils nous combattent au nom de la perfection classique et demandent la restauration de vieilles formes d’expression. Mais parler le langage d’une génération passée, n’est pas créer. Les vieux compositeurs avaient quelque chose à dire, mais non les champions du “bon vieux temps”. Ce qu’ils veulent eux, ce n’est point l’art, c’est la routine. (3)

Corinne Schneider : Vous évoquiez la “force mélodique” de la musique d’Apollon Musagète… En faisant la part belle à la mélodie dans cette œuvre n’êtes-vous pas vous-même tombé dans cette routine que vous évoquez ?


Igor Stravinski : On me dit souvent que la musique moderne n’est pas mélodieuse et qu’il ne saurait y avoir de musique sans mélodie. Quelle sottise ! La mélodie existe dans mes compositions. Le genre est autre, voilà tout. Qu’ils le veuillent ou non, ce que les critiques veulent, c’est la vieille mélodie, qu’ils jugent la seule possible. (3)


Corinne Schneider : Et de quelle manière décririez-vous alors votre mélodie à vous ?


Igor Stravinski : Je n’aime pas parler de ma musique. Parler de ma musique propre m’est plus difficile que de l’écrire. Il y a tant de choses qu’on veut mettre dans son œuvre ! Toute nouvelle œuvre incarne quelques intentions nouvelles, et chaque jour, chaque mois, chaque année, son histoire. Le compositeur écrit des choses qui se peuvent à peine expliquer. Il ne peut que les présenter. L’art est pour une très grande part une affaire d’intuition. L’art est aussi une anticipation de l’avenir. C’est pourquoi je laisserai mes œuvres parler pour elles-mêmes et quelque jour le monde les comprendra. (3)


Corinne Schneider : Mais tout de même, excusez-moi d’y revenir, quelle différence de style entre le Sacre du printemps et Apollon Musagète !


Igor Stravinski : Dans la vie quotidienne, nous choisissons les vêtements qui cadrent le mieux avec notre entourage ; nous ne changeons pas pour autant que nous soyons en habit ou en pyjama. Je mets le vêtement qui s’harmonise le mieux avec l’objet choisi ; cependant, je demeure le même qu’auparavant. (4)


Corinne Schneider : C’est l’attitude qui vous est propre et que vous avez adoptée en toute chose. Mais que pensez-vous des orientations choisies par vos contemporains, par exemple Arnold Schönberg ou Edgard Varèse ?


Igor Stravinski : Je ne veux pas partager mon opinion au sujet des compositeurs contemporains. Sans donner de noms, je dois dire, avec tout mon respect pour le talent de certains compositeurs, que je ne vois rien de particulièrement intéressant dans la musique contemporaine. De plus, je suis un grand optimiste et je ne vois aucune crise dans la musique. (4)


Corinne Schneider : Il y a un siècle, vous faisiez figure de guide de la musique moderne.

 

Igor Stravinski : Je ne veux nullement fonder une école et je mène une vie d’isolé. Par-dessus tout, je suis l’ennemi juré de tous les mots d’ordre que lancent les critiques et les journalistes. En tout cas, il ne faut pas chercher dans ma musique la moindre trace de romantisme. Comment peut-on être romantique à notre époque ? A mon avis, le romantisme a disparu pour toujours de l’art comme de la vie. La musique romantique a été un produit de la sensibilité et de l’imagination, tandis que ma musique repose sur le mouvement et le rythme. Comment devra être appelée cette nouvelle orientation de la musique ? Nous ne le savons pas encore. Nous nous trouvons au pied d’une montage gigantesque et c’est pourquoi notre regard ne peut la dominer. (4)




Au troisième jour de ces entretiens impromptus, d’un côté et de l’autre de la porte de sa chambre d’hôtel, Igor Stravinsky a fini par s’impatienter : il était excédé à l’idée du refroidissement possible de son œuf à la coque… alors je n’ai pas osé insister davantage et j’ai rendu mon tablier.





Nota Bene : si la situation est fictive, ces propos d’Igor Stravinski sont extraits de véritables entretiens et écrits dont voici les références :


(1) Gustav Rey, « Igor Stravinski nous parle du Duce des Muses », L’Intransigeant (2 décembre 1927)

(2) Igor Stravinski, Poétique musicale, sous forme de six leçons (Harvard University Press, 1942)

(3) Igor Stravinski, « Pourquoi l’on n’aime pas ma musique », Journal de Genève (14 novembre 1928)

(4) Igor Stravinski, « Où va la musique moderne ? » Comœdia (25 mars 1928) ; traduction française d’une interview donnée au journal berlinois Roul (29 février 1928)

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